Chaque année, le 8 mars revient avec la ponctualité d’un marronnier. Les marques repeignent leurs logos en violet. Les entreprises publient des index d’égalité soigneusement présentés. Les dirigeants redécouvrent, le temps d’une tribune, les vertus de la parité. Pendant vingt-quatre heures, l’égalité femmes-hommes redevient la grande cause nationale. Et puis le 9 mars arrive. Je pensais à tout cela en regardant les photos de ma fille. À 24 ans, elle traverse l’Amérique du Sud sac au dos. Sur chaque image, on voit la même énergie. Celle d’une génération de jeunes femmes qui avance sans trop demander la permission. À son âge, nous étions nombreuses à avoir déjà intégré une forme de prudence. Elle, beaucoup moins. Le sens du réel. Longtemps, j’ai cru qu’il fallait lui expliquer. Lui dire que, statistiquement, à poste équivalent, en France, elle gagnerait encore environ 4 % de moins que ses collègues masculins. Et près de 15 % au regard de l’ensemble de ses revenus. Qu’elle serait plus souvent interrompue en réunion. Qu’on jugerait son ambition avec ce biais tenace dont personne ne se sent jamais vraiment comptable. Mais que, peu à peu, les choses avançaient. Bref, lui transmettre ce que nous appelions, avec un sérieux un peu résigné, « le sens du réel ». Je ne le fais plus.
Les nouvelles attentes des jeunes féministes
Non pas parce que ces mécanismes auraient disparu. Ils sont solidement documentés et remarquablement persistants. Mais parce que quelque chose a basculé : la tolérance de sa génération face à ces écarts. Car pendant que nous commentons les progrès, l’économie continue de tourner au ralenti. Selon l’OCDE, une convergence réelle des taux d’activité entre femmes et hommes pourrait ajouter plusieurs points de PIB à long terme dans les économies développées. Autrement dit : l’inégalité n’est pas seulement injuste, elle est inefficace.
Pourtant, nous continuons de la traiter comme un chantier secondaire en mode « work in progress ». Ma fille et celles de son âge n’ont pas grandi avec l’idée qu’il fallait attendre leur tour. Elles ont grandi avec l’idée que l’égalité était acquise sur le papier. Elles découvrent maintenant, souvent avec colère, l’épaisseur du décalage entre les principes affichés et les pratiques réelles. Et surtout, elles sont beaucoup moins patientes.
Des attitudes qui changent
Là où nous parlions de « progrès graduel », elles voient des lenteurs injustifiables. Là où nous saluions chaque « première femme à… » comme une avancée symbolique, elles se demandent surtout pourquoi il a fallu attendre si longtemps. Ce déplacement du regard est profond. Et, pour être honnête, de moins en moins opposable. La réalité de 2026 n’est plus celle d’un manque de textes ou d’indicateurs. Les lois existent. Les index sont publiés. Les engagements fleurissent dans les rapports annuels. Mais dans la mécanique fine des carrières — promotions, rémunérations, accès aux postes de pouvoir — les écarts montrent une étonnante capacité de survie. Le plafond de verre n’a pas disparu : il s’est modernisé.
Refuser l’adaptation
C’est précisément ce que je refuse désormais de présenter comme une fatalité gérable. Pendant longtemps, nous avons cru bien faire en transmettant aux jeunes femmes une forme de mode d’emploi implicite : négocier plus finement, s’imposer sans brusquer, contourner intelligemment. Cette pédagogie de l’adaptation passait pour du pragmatisme. Elle ressemble de plus en plus à une stratégie d’accommodement.
Ma fille, depuis ses bus de nuit et ses auberges improvisées, ne formule évidemment pas les choses ainsi. Mais dans sa manière d’habiter le monde, de circuler, de choisir, elle refuse de s’accommoder avec cette prudence anticipatrice qui a longtemps servi de boussole à tant de parcours féminins. Le 8 mars, nous continuerons sans doute à publier des chiffres et à multiplier les engagements. Mais la vraie rupture est ailleurs : dans cette génération qui ne considère plus l’inégalité comme un héritage encombrant à gérer, mais comme un dysfonctionnement à corriger, vite.
Un appel à l’action
Si nous continuons à avancer au rythme actuel, le problème ne sera bientôt plus seulement l’écart entre les femmes et les hommes. Ce sera l’écart entre une génération qui n’a plus la patience… et des organisations qui n’ont toujours pas accéléré. Le 8 mars aime les promesses. La génération de ma fille, elle, veut des résultats.
À lire aussi : d’autres articles sur le même sujet.